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Le sens et la valeur du travail
De Seminario de Antropologia
Matthew B. Crawford est un pur produit de l’économie de la connaissance : il est docteur en philosophie politique. Pourtant, avec cet ouvrage (Eloge du Carburateur – Essai sur le sens et la valeur du travail), il attaque celle-ci de front et chante les louanges philosophiques des activités manuelles. En philosophe authentique, l’auteur a aligné ses actes sur sa philosophie et a délaissé ses activités fructueuses dans un think tank de Washington pour ouvrir son garage de réparation de motos.
Un ouvrage accessible qui réfléchit à cette question fondamentale : comment faire sens de notre contribution professionnelle ? Une rhétorique originale et virulente battant en brêche une pensée majoritaire qui sacralise la connaissance au détriment de la pratique.
- Il ne s’agit pas ici de nourrir la nostalgie d’une vie plus simple, soi disant plus authentique et dotée d’une aura démocratique liée à la classe ouvrière. Cet essai a pour objectif de montrer le potentiel d’épanouissement humain offert par les métiers manuels et la richesse de leur défi cognitif.
[editar] L’épanouissement passe par la confrontation avec le réel
...en 30 ans nous avons vécu le passage d’une société de production de biens matériels à une société de projection de marques, i.e la création d’ états d’esprit dans le cerveau du consommateur.
Il y a chez Crawford un soucis permanent de se confronter au jugement infaillible de la réalité, authentique source de satisfaction car l’homme qui travaille reconnait dans le monde effectivement transformé par son travail sa propre oeuvre (Alexandre Kojève).
[editar] L’indépendance progressivement acquise plutôt qu’une liberté achetée
Pour l’auteur, la culture de la consommation est intimement liée à une idéologie de la libération des fardeaux qui encombrent nos relations avec ce que nous possédons, libération supposée ouvrir la voie à la réalisation de nos véritables aspirations. Hors cette libération élimine les occasions de faire l’expérience directe de notre responsabilité à l’égard de notre environnement matériel, et nous enlève ainsi l’opportunité de développer notre indépendance.
C’est le paradoxe qu’évoque Richard Sennett (La Culture Du Nouveau Capitalisme) : Dans l’idéologie consumériste, la dépendance factuelle de l’individu s’accompagne d’invocations de sa liberté théorique : cette idéologie nourrit notre narcissisme mais trahit notre amour propre.
[editar] L’attention plutôt que la créativité
es médecins et mécaniciens, disciplines stochastiques (selon Aristote) sont confrontés à la perspective de l’échec, expérience qui tempère l’illusion de la maitrise. Ils cultivent une vertu qui n’est pas la créativité (achetée à peu de frais cognitifs pour satisfaire notre moi narcissique dans la société consumériste) mais une qualité plus modeste : l’attention.
[editar] Les réalisations et les potentialités
L’idéal artisanal est de faire faire une chose bien. Celui du travailleur de la connaissance est d’avoir l’aptitude à apprendre en permanence des choses nouvelles. Ainsi l’artisan célèbre des réalisations (sa confrontation au monde physique sanctionnée par une modification de celui-ci) quand le knowledge worker célèbre des potentialités qui évitent la confrontation avec le monde réel : il s’agit du noeud du désoeuvrement de ce dernier.
[editar] L’absurdité inhérente des organisations
Une des principales fierté du travail (et une des principales source de sens) est l’exécution intégrale d’une tâche susceptible d’être anticipée intellectuellement dans son ensemble et contemplée comme un tout une fois achevée. Mais dans les grandes organisations le travail effectué par l’individu n’a pas de sens pris isolément.
Ne reste que l’organisation à laquelle le travailleur montre sa déférence car c’est elle qui donne un sens à son travail.
Officiellement, les organisations ont pour objet d’organiser des actions collectives, générer de la richesse (pour les entreprises privées), satisfaire les clients et employés. Dans les faits, l’auto-préservation de l’organisation (et à travers elle la hiérarchie et les statuts) est l’objectif premier, tacitement admis de tous. De cette distorsion naît un profond sentiment de mal à l’aise, une défiance et une incapacité à faire sens de sa contribution.
[editar] L’effacement de soi comme vertu professionnelle suprême
A l’intelligence, réduite par la société de la connaissance à la seule capacité à traiter de l’information, Crawford oppose la meta-cognition, cette activité consistant à prendre du recul et à réfléchir à sa façon de penser, activité mise en pratique par les bons mécaniciens. Il s’agit d’une compétence enracinée dans une dimension morale et qui n’est pas liée au seul QI.
- Pour bien réagir au monde il faut le percevoir clairement, cet effort requiert un effacement de soi. tout ce qui peut modifier la conscience dans un sens désintéressé objectif et réaliste doit avoir rapport avec la vertu. (Iris Murdoch)
[editar] L’impossibilité du Management
Selon Crawford, dans les organisations modernes, il est impossible pour un manager d’évaluer de façon juste la contribution des employés. L’environnement y est transformé en arène d’évaluation morale.
- L’objectif du langage managérial (vague et aseptisé) est de préserver une marge d’interprétation dans le cas ou le contexte changerait. Il évoque celui des bureaucrates soviétiques. Le succès du management dépend de la capacité d’évitement de la réalité.
[editar] Une proposition imparfaite
Ce qui gêne le plus à la lecture d’Eloge du Carburateur est cette position conservatrice. Un conservatisme affiché : Crawford se présente comme un conservateur progressiste. Une vision malgré tout traditionaliste de l’épanouissement dans le travail bien fait et l’expertise acquise par une longue expérience de l’artisan solitaire.
La question qui se pose est quelle est la pertinence de cette position aujourd’hui. Joseph Heath et Andrew Potter (auteurs du formidable Révolte Consommée), philosophes enseignants l’éthique, ont cette question pour valider l’éthique d’une proposition : que se passerait-il si tout le monde faisait ainsi ?
Peut-on dans les sociétés occidentales tous être mécaniciens ou électriciens (sur des motos vintages qui plus est) et créer suffisamment de richesse pour subvenir à nos demandes, notre confort et, accessoirement, notre soif de savoir ? Crawford y répond en partie : parallèlement à son métier de garagiste il est chercheur à l’IASC de Virginie et on peut y voir deux motifs : arrondir les fins de mois et assouvir une soif de connaissance que la seule activité manuelle ne parvient à étancher.
[editar] La noblesse du management
l existe un moyen de créer des organisations où la contribution est justement récompensée, où on peut nourrir un contexte favorable à la motivation des employés, leur permettre de développer une expertise dans un monde même virtuel (i.e l’informatique) ; et surtout permettre de donner du sens à l’activité de chacun en fluidifiant les relations au sein de l’entreprise.
Dans ces organisations l’ego est abandonné : on rejoint ainsi la citation de Murdoch dans l’essai de Crawford. On rejoint aussi les notions d’Egoless Knowledge Worker et Egoless Manager défendues activement par #hypertextual.
Il ne s’agit pas d’utopie : de grandes entreprises telles Whole Foods Market , WLGore, Google, FAVI (en France), HCL de Vineet Nayar (en Inde), Semco de Ricardo Semler (Brésil), des start-ups telles 37Signals connaissent un succès remarquable en ayant construit des cultures d’entreprise basées sur la confiance, la transparence et en ayant placé la liberté et l’égalité intrinsèque de leurs employés au coeur de leurs préoccupations. L’absurdité des hiérarchies y a été dissout, très souvent en même temps que le statut de manager, pour le bien de tous.
Nous vivons une époque charnière : l’avènement des réseaux sociaux et leur intégration en entreprise sous-tend un profond changement de la culture des organisations.


